J'ouvre la portière , mais je reste derrière le volant en contemplant les toits où les mouettes tourbillonnent en spiral comme des feuilles de journaux prises dans un courant ascendant .
Plus loin , un parc . Des bancs dominent le bord du lac . Le pâle soleil de l'après-midi se reflète à peine sur l'eau brune & lourde . Les oiseaux laissent derrière eux des sillons qui glissent sur la surface de l'eau & vont mourir dans la boue étincelante exposée par les marée descendante .
De l'autre côté de ce parc , on voit la vieille usine à papier . Ce côté de Québec pourrait être un autre pays . C'est ça qu'il y a de bizarre dans cette ville . Ce n'est pas tant une capitale qu'une succession de villages . L'Ancienne-Lorette est différent de Ste-Foy qui n'a rien à voir avec Limoilou , distinct de Charlesbourg et d'une dizaine d'autres endroits . La ligne de démarcation n'est parfois pas plus large qu'une rivière , pourtant l'atmosphère change du tout au tout quand on passe d'un quartier à un autre .
Mon père aussi a fait cette constatation-là . Nos relations tourmentées ne sont pas sans rappeler le réchauffement planétaire . Fonte des calottes glacières , une montée des océans et un renflouage du bateau , le tout sur fond de voix sceptiques mettant l'issue en doute .
L'autre côté de la ville me parait spéciale , & parfois, lorsqu'on observe trop attentivement une scène , on en arrive à une sorte d'aveuglement ; l'image s'imprime dans notre subconscient et restera inchangée même s'il se passe quelque chose de nouveau qui devrait attirer notre attention . De la même façon , la volonté de simplifier une situation ou de l'envisager dans son ensemble peut nous inciter à ignorer les détails qui ne collent pas au lieu d'essayer de les expliquer .
Les gens s'encadrent autour du lac , pareil à une illustration d'un livre de contes , avec de gros nuages striés par le soleil qui filent dans le vent .



